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Les points de vue : narrations intriguantes

Afin de terminer sur les différents types de narration en focalisation interne, je vais aborder ici quelques formes de narration plus anecdotiques et pourtant particulièrement intriguantes !

Attention, cet article est totalement théorique car ce sont des narrations que je n’ai jamais utilisé personnellement. Je n’ai même pas lu la plupart des romans que je vais vous présenter (du moins pas les trois premiers, sorry !). Mais pour avoir assisté à des discussions de lecteurs sur une de ces formes de narrations particulières, j’ai vraiment eu la sensation d’une étrangeté ressentie par la plupart des lecteurs, une recherche de compréhension du « comment » et du « pourquoi » de ce choix d’auteur original.

Bien sûr, je ne peux pas répondre à la place des auteurs, mais ça n’empêche pas de se poser la question et de regarder un peu ce que ça donne !

Récit à la première personne… du pluriel !

Nous avons longuement décortiqué la narration au « je » dans un précédent article. Lors de mes recherches, je suis tombée sur une étrangeté. Certains auteurs ont tenté la narration au « nous » !

L’un des textes les plus récents de ce style est Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides*, paru en 1993, qui raconte l’histoire de plusieurs soeurs cloîtrées à domicile qui se suicident les unes après les autres. Le narrateur semble être une fratrie qui les observe depuis une cabane perchée dans le jardin de la maison voisine.

« Elle gardait le visage baissé, se déplaçant dans son oubli du monde, les tournesols de ses yeux fixés sur le drame de sa vie que nous ne comprendrions jamais. « 

Couverture du roman Virgin suicide

Un autre texte connu utilisant cette narration est A rose for Emily, une nouvelle de Faulkner écrite en 1930 (l’auteur a également écrit un texte à la troisième personne du pluriel). A rose for Emily part de l’enterrement d’une femme ayant toujours vécu seule dans une maison, et revient sur les évènements de sa vie alors que les habitants du village visitent la bâtisse délabrée. La narration au « nous » représente alors une espèce d’entité constituée de tous les habitants. Une vision unifiée de dizaines de personnes à travers plusieurs générations, ayant connu cette femme à travers toutes les étapes de sa vie, mais toujours de loin.

« Already we knew that there was one room in that region above stairs which no one had seen in forty years, and which would have to be forced. »

(Traduction personnelle : « Nous savions déjà qu’il se trouvait une pièce, dans cette région du haut des escaliers, que personne n’avait vu en quarante ans et dont la porte devrait être forcée. »)

Peinture de Victoria Taylor illustrant la nouvelle "A rose for emily"
Victoria Taylor

Dans les deux cas, cette narration m’a presque fait l’effet d’une narration externe, sans l’être tout à fait. Les personnes qui racontent ne sont jamais concernées directement par les évènements. Pourtant, ce sont des personnages de l’histoire avec leurs pensées propres… où un regroupement de leurs pensées propres. Pour tenter d’apporter une sensibilité par cette inclusion du lecteur à celui qui observe les évènements ? Ou pour imposer une distance physique et émotionnelle par rapport au véritable héros de l’histoire ? J’ai ressenti l’impression étrange que cette narration parvenait à donner ces deux effets en même temps.

Je dois avouer que cette narration m’a donné une impression presque dérangeante. Je note que dans les deux cas, les histoires racontées parlent de claustration, de folie, de mort… une narration adaptée pour ajouter du malaise à un texte déjà malsain ? C’est en tout cas l’impression que ça m’a donné.

Je n’ai pas trouvé d’autre utilisation de ce « nous » dans des récits. A tenter, son utilisation pour un narrateur avec des troubles de la personnalité ?

Récit à la seconde personne, qui est « tu » ?

Il semble que le premier texte écrit au « tu » soit Le serviteur de Henri Bachelin**. Un récit autobiographique où le narrateur/auteur parle au « je » en s’adressant à son père qu’il désigne par « tu ».

Ainsi, il est courant de trouver un « tu » extérieur qui réponde au « je » du narrateur. Qu’il s’agisse d’un autre personnage de l’histoire, ou parfois directement du lecteur.

C’est une narration qu’on retrouve aussi dans le roman La maldie de Sachs de Martin Winckler où une succession de narrateurs différents parlent du personnage central de l’intrigue en l’appelant « tu ». Un procédé qui offre une focalisation multiple, une vision extérieure du personnage qui est clairement le héros de l’histoire, mais que l’on voit pourtant toujours par le point de vue d’un autre.

« Sur une ordonnance tu écris la date et mon nom et tu restes quelques secondes sans bouger, le stylo penché sur la feuille, la plume inclinée, puis tu hoches la tête et tu reposes le stylo. »

Couverture du roman "La maladie de Sachs"

La sensation que m’a donné cette succession de narrateurs est celle d’un mise à distance, d’une barrière entre le lecteur et ce héros pourtant amené dans la sphère de l’intime par l’utilisation de ce « tu » familier. Pour montrer à quel point on croit le connaitre tout en le connaissant si mal ?

Serais-« tu » moi ?

J’ai alors cherché des récits où le « tu » ne répondait à aucun « je » et je suis tombée sur un mémoire sur le sujet ! *** Dedans, l’auteur oppose l’utilisation « classique » à une utilisation homodiégétique, c’est à dire indépendante de tout « je ». Dans ce cas, le « tu » est utilisé par le narrateur pour se désigner lui-même avec une distance auto-imposée. Une manière de favoriser le jugement sur soi ? L’expression d’une souffrance liée à sa propre identité ? Une façon de se distancier d’un « je » ayant subit un traumatisme impossible à assumer ?

Tout intéressant que soit l’analyse du mémoire en question (non, je ne l’ai pas lu en entier, désolé), il est sans doute plus sympa de vous proposer un exemple. Ça tombe bien, ma co-écrivaine Karine Rennberg l’a utilisé pour tout un roman (Nom de code : Meute). Bon, j’ai voulu savoir pourquoi elle avait choisi cette narration, elle m’a dit de demander à ses persos. Désolé, je crois que nous n’auront définitivement pas la réponse aujourd’hui.

« Tu forces ton chemin à travers le couloir sans te préoccuper des raleries que tes coups d’épaule déclenchent. La colère qui gronde en toi doit se lire sur tes traits, et tu vois deux crétins faire un pas vers toi puis changer d’avis. Ouais, sage décision les gars. » (POV Nath)

« La voix de celui qui est l’Alpha te fait sursauter, et tu relèves la tête vers lui. Bleu nuit tout autour de lui, bleu infini, bleu mer profonde, et tu te détends. Il s’accroupit en face de toi, juste un peu trop près, et tu recules tout contre le fond du lit. » (POV Calame)

Alors pourquoi le « tu »?

Dans tous les cas, la sensation que m’apporte personnellement un récit au « tu » est celle d’une mise à distance du héros, qu’on le regarde de l’extérieur ou qu’il se regarde lui-même. Mais une distance qui peut se montrer étonnamment immersive lorsque le « tu » est utilisé à la manière d’un « je », en entraînant le lecteur au fil des gestes, des pensées et des sensations du narrateur.

Une dualité étrange qui semble souvent provoquer un malaise chez le lecteur. Peut-être parce qu’il dénote un malaise du personnage qui se désigne ainsi, ou de celui que l’oeil extérieur ne cesse de juger sans jamais le comprendre ?

Pour résumer…

Des narrations étranges pour des personnages étranges, c’est ce qui semble ressortir des exemples énumérés ici. Suicides, éducations étouffantes, maladies mentales, traumatismes, incapacité à s’accepter… ces narrations distantes nous confrontent à des êtres déformés, borderlines, mal dans leur peau. Comme s’il n’était pas sain de les suivre de l’intérieur et qu’on ne pouvait s’y risquer qu’en érigeant cette barrière du « tu » ou cette illusoire protection du « nous » pour nous protéger d’eux et de leur folie ou de leur souffrance trop vive. Ou peut-être juste pour nous indiquer qu’il n’est pas dans nos capacités de les comprendre.

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*Wikipedia

** Wikipédia

***La narration à la deuxième personne du singulier dans Suicide, d’Édouard Levé : oscillations identitaires et temporelles comme dynamique du Neutre

 

 

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