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Les points de vue, généralités

En technique d’écriture, il existe un élément qu’on ne peut pas ignorer : le point-de-vue selon lequel est raconté l’histoire. Ce point de vue fait partie intégrante du style narratif et son choix a des impacts très importants sur la manière dont le lecteur va percevoir votre texte. Il est donc essentiel de faire ce choix de manière raisonnée et en toute connaissance de cause, car chaque type de point de vue possède des particularités propres.

De manière générale, on distingue trois types de point de vue : externe, interne et omniscient. Cependant, je trouve cette manière de présenter les choses très réductrice. Non seulement il existe des variantes à ces absolus, mais pour moi, d’autres éléments du style d’écriture ont un impact similaire sur la façon de percevoir l’histoire : le temps de narration et les pronoms utilisés, en particulier. Mais je reviendrais sur ces nuances dans des articles ultérieurs. Tout d’abord, présentons les trois grands types de point de vue !

Point de vue externe :

Lorsqu’un texte est écrit d’un point de vue externe, le lecteur accède à l’histoire à la manière d’un témoin extérieur et silencieux. Il ne sait que ce qu’il est capable de voir à un moment précis. Il a donc accès, selon les moments, aux actions, paroles, mimiques des personnages, aux décors dans lequel ils évoluent, aux évènements qui surviennent. En réalité, c’est une manière d’écrire très cinématographique, car le lecteur lit par le biais d’une caméra judicieusement placée, sans avoir accès ni aux pensées des protagonistes, ni aux évènements qui se déroulent « hors champs ».

Ce style me parait surtout adapté à un texte lent, assez descriptif voir contemplatif. Il permet de longues descriptions poétiques, laisse le lecteur imaginer les émotions des personnages en fonction de ce qui est visible de l’extérieur. Mais personnellement, c’est un pdv qui me donne beaucoup de mal, car il chasse le lecteur à l’écart de l’histoire, le met à distance des personnages et l’empêche de s’identifier. D’ailleurs, c’est un style extrêmement rare aujourd’hui, et je crois bien n’avoir jamais lu de roman l’utilisant. Mais comme j’ai cherché pour vous, j’ai trouvé ça : Des souris et des hommes, de John Steinbeck

« Le premier homme s’arrêta net dans la clairière, et son compagnon manqua de lui tomber dessus. Il enleva son chapeau et en essuya le cuir avec l’index qu’il fit claquer pour en faire égoutter la sueur. Son camarade laissa tomber ses couvertures et, se jetant à plat ventre, se mit à boire à la surface de l’eau verte. Il buvait à grands coups, en renâclant dans l’eau comme un cheval. »

Point de vue omniscient :

À l’exact opposé du pdv interne se trouve l’omniscient. Dans un roman raconté de cette façon, le lecteur aura non seulement accès à ce qui se déroule devant ses « yeux », mais également aux pensées des différents personnages présents, ainsi qu’à des évènements du passé, d’un autre lieu du récit, voire du futur.

Ce type de narration est intéressant pour les romans à intrigue complexe, avec de multiples personnages dont on souhaite connaitre le ressenti. Ou bien, s’il est essentiel de saisir chaque élément du mécanisme qui permet de donner tout son sens à l’histoire. Il permet également de faire jouer l’ironie dramatique : ce moment où le lecteur en sait plus que le héro (par exemple, l’identité du méchant, l’existence d’un piège sur son chemin, une bataille perdu à des centaines de kilomètres…).

Encore une fois, c’est un type de narration que je maîtrise mal. Car je trouve difficile techniquement de suivre la psychée de plusieurs personnages à la fois tout en restant clair et immersif. On trouve trop souvent, chez les auteurs débutants, du « faux-interne » : une narration qui est du point de vue d’un personnage la quasi-totalité du temps, mais se permet des incartades dans d’autres pensées lorsque cela arrange l’auteur. Pour pallier à ça, un pdv omniscient doit l’être réellement, raconter l’histoire vue par un être qui sait tout, tout le temps, et donne au lecteur toutes les clefs nécessaires à chaque instant de l’histoire, et pas juste celles qui arrangent l’auteur. Un exercice délicat surtout utilisé par des auteurs traditionnels comme Balzac, Jules Verne ou Lemony Snicket, auteur de « Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire »

« Ce soir-là, tout en regardant la nuit absorber le lac sombre, Violette, Klaus et Prunille sentirent monter en eux une crainte sourde. Ce n’était pas une phobie, mais le plus grand expert en terreurs aurait été bien en peine de dire si cette peur était rationnelle ou pas. La crainte des enfants Baudelaire était de voir une nouvelle catastrophe s’abattre sur eux. »

Point de vue interne :

Le point de vue interne, aussi appelé focalisation interne, est une sorte de compromis entre le point de vue externe et l’omniscient. Il s’agit de raconter l’histoire à travers les yeux d’un unique personnage. Ainsi, le lecteur aura accès aux sensations, aux émotions et aux pensées de ce personnage, et de celui-là uniquement, comme s’il était purement et simplement à sa place. Bien entendu, il est possible d’alterner les pdv au cours d’un même texte, en faisant se succéder plusieurs personnages au fil du récit. Mais il est important que ces points de vue soient correctement séparés et distincts, afin que le lecteur sache en permanence dans quelle « tête » il est.

C’est un type de narration que j’affectionne particulièrement, et à vrai dire, le seul que j’utilise. Pour moi, cette narration permet une plongée dans la psychée des personnages qui nous racontent l’histoire, nous offre la possibilité de nous mettre entièrement à leur place, de vivre l’histoire à travers eux car on la ressent par leurs sens et on comprends ce qui motive chacune de leurs actions (tout en comprenant beaucoup moins bien ce qui motive celles des autres personnages). Et je trouve que cela donne une réalité toute particulière aux textes narrés de cette façon. L’inconvénient est bien entendu qu’il est impossible au lecteur de savoir ce que le personnage ignore, sauf à faire des recoupements et des déductions. À moins bien sûr d’avoir fait un petit tour du point de vue de son ennemi au cours du chapitre précédent ;).

Un élément particulier de la focalisation interne (et plus particulièrement du deep point of view, une méthode de focalisation interne poussée à l’extrême), est que la plume de l’auteur se fond derrière la voix de ses personnages. En effet, un artisan qui travaille de ses mains et un intellectuel spécialisé n’auront pas la même manière de regarder le monde, de penser. S’ils vivent tous deux le même évènement, ils ne se concentreront pas sur les même choses et ne le penseront pas avec le même champ lexical. Et il est important pour un bon auteur de réussir à faire transparaître ça à travers l’utilisation d’une narration interne multiple. Que chaque personnage trouve sa voix, sa manière de s’exprimer qui, dans l’idéal, permet au lecteur d’identifier le personnage dont il emprunte l’esprit dès les premiers lignes. C’est le grand défi de la focalisation interne, de nous faire vivre un personnage jusqu’au travers du style d’écriture.

Et bien sûr, puisque c’est mon style d’écriture favori, je me permets de vous glisser un extrait de mes propres textes pour illustrer ! Voici donc une partie de la scène d’ouverture de Prison Putsch (extrait issu d’un premier jet non retravaillé, soyez indulgents).

« J’entre dans la cellule et me fige direct. Putain, je sais pas à quoi je m’attendais, mais pas à ça ! Le minet est adossé au mur, les bras croisés, deux yeux verts fixées sur moi avec une attitude de bad-guy. Sauf qu’il porte un débardeur rose, un jean moulant et des cheveux blonds tressés qui retombent sur son épaule. Non, sérieusement ? Ce mec se ballade en taule comme ça ? Ses yeux croisent les miens, puis descendent le long de mon corps, lentement. Ses lèvres se tordent dans une moue vaguement appréciative. Si je sentais pas le surveillant dans mon dos, je ferais demi-tour. Il faut que je me fasse coffrer pour me faire reluquer par un PD, si ça c’est pas le monde à l’envers !
Il revient sur mon visage, se décolle du mur avec grâce et avance d’un pas… lascif. Ouais, ça fait roman de gare, mais je n’ai pas mieux. Soudain, il tourne sur lui-même comme un mannequin, bras écartés.
— Alors, tu aimes la vue ? Toi, t’es pas mal. Un peu tatoué. Mais bon, on va faire avec. C’est quoi ton nom, beau-gosse ? »

Transversalité

Bien entendu, rien de ce que j’ai indiqué au-dessus sur les utilisations de ces points de vue n’est absolu. On peut très bien faire du contemplatif avec de l’omniscient, de l’ironie dramatique et des intrigues complexes avec de l’interne (il n’y a qu’à voir Le trône de fer). Je me suis contentée de vous décrire ce qui, à mon avis, était le plus facile à faire ressortir avec chacun de ces styles narratifs. Mais c’est la beauté de l’écriture, qu’il est tout à fait possible, lorsque l’on maîtrise suffisamment bien un outils, de s’en servir pour faire l’inverse de ce à quoi il est « destiné » à l’origine. Alors, expérimentez, transgressez les règles, et surtout étonnez vos lecteurs !

 

Voilà pour la première partie de cet article sur les narrations ! À venir, une étude plus approfondie de la focalisation interne avec ses différents degrés (la deep point of view, notamment), les temps, les pronoms et les différentes manières d’allier tout ça ! N’hésitez pas à commenter pour me dire ce que vous pensez de ces types de narration !

Et bien sûr, comme d’habitude, si vous souhaitez en savoir plus sur mes textes, ou découvrir mes prochains articles, n’hésitez pas à vous abonnez à ma page facebook ou mon compte twitter !

7 réflexions au sujet de “Les points de vue, généralités”

  1. « Il est donc essentiel de faire ce choix de manière raisonnée et en toute connaissance de cause ».
    Mais bien évidemment. Tout à fait. C’est totalement ce que je fais. … … … Comment ça je trompe personne ? Oui, bon, d’accord, j’avoue, j’y vais au feeling.
    Ceci dit, je suis moi aussi une grande adepte du point de vue interne. Pour des histoires personnages-centrées (et pas intrigues-centrées), ça reste le plus efficace.

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