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Les points de vue : narration à la première personne du singulier

Je poursuis donc (enfin) ma série d’articles sur la narration et les points de vue* en m’intéressant aujourd’hui à une seconde forme de focalisation interne : la narration à la première personne du singulier.

Histoire de la narration à la première personne :

Les textes à la première personne du singulier sont de plus en plus courants, offrant en théorie une plus grande immersion dans le récit. Cependant, ce qui passe parfois pour une nouvelle mode est en réalité bien plus ancien qu’on ne le croit. En effet, en dehors de toute visée autobiographie, les romans à la première personne connaissent une grande vogue durant le 18ème siècle.** Il s’agit le plus souvent d’un format de type « mémoire » ou « journal intime » ou de romans épistolaires comme Les liaisons dangereuses de P. Choderlos de Laclos. De nombreux écrivains s’y essayent, dont A. Camus, J. W. Goethe, Daniel Defoe, etc…

Les temps dans le récit au « je » :

Cependant, de par leur forme de mémoire ou de lettres, ces textes sont généralement écris au passé, relatant des évènements plus ou moins anciens que le narrateur va coucher sur le papier de manière à y revenir « à froid », à les analyser ou à les relater.

C’est la raison pour laquelle j’ai toujours énormément de mal à lire des textes de ce type. De par l’implication du narrateur, qui a vécu les évènements mais cherche bien souvent à s’en distancier, on se retrouve avec un texte parfois extrêmement froid, totalement dépassionné. Nous sommes alors à l’inverse de l’immersion, car ce type de récit est souvent encore plus « déconnecté » qu’une narration à la troisième personne.

Extrait : Une histoire naturelle des dragons de Marie Brennan

« À l’âge de sept ans, je découvris un lucion mort sur un banc à la lisière des bois qui formaient la limite de notre jardin et que le jardinier n’avait pas encore ramassé. Très excitée, je le ramenai pour le montrer à ma mère, mais lorsque j’arrivai, il s’était transformé en cendres dans mes mains. Maman poussa un cri de dégoût et m’envoya me laver. »

Dans cet exemple, à aucun moment le lecteur ne « ressent » l’excitation de l’enfant qui trouve cette merveille, ni l’horreur de la mère, ni le dépit de voir le lurion changé en cendres. Bien sûr, ce manque de développement est sans doute volontaire ici, parce que le passage en question n’est pas très important pour l’intrigue. Il reste que je trouve que la narration au « je / passé » accentue ce manque de ressenti.

Au contraire, les textes actuels qui utilisent la première personne du singulier sont bien souvent narrés au présent. Nous sommes alors dans la tête du narrateur qui décrit ce qu’il fait, voit, ressent en utilisant « je ». C’est une forme de narration souvent utilisée dans la romance, car elle permet de se mettre vraiment dans la tête du personnage-narrateur, de ressentir en synchronicité avec lui la moindre sensation ou émotion et de suivre ses réflexions avec une grande précision.

Une narration immersive et dynamique…

Je vais ici me concentrer sur la narration à la première personne au présent, puisque je l’utilise parfois pour mes propres textes.

Le principal avantage de cette forme de narration est bien entendu l’immersion. Le lecteur lit un récit au « je » qui le projette dans la tête du personnage-narrateur sans aucun écart possible. Tout est immédiat et… partial. La voix du narrateur s’impose à travers les mots utilisés à chaque instant. Champ lexical soutenu ou grossier, jurons, réflexions chaotiques ou posées, décalage entre le ressenti et l’exprimé… il permet de jouer sur la personnalité du personnage, ses réactions à chaud, ses digressions internes, ses troubles de l’attention, sa manière de voir et de vivre le monde.

C’est également une narration que je trouve très dynamique lorsqu’il y a de la tension, comme par exemple lors d’un combat. Le lecteur aura alors plus que jamais des œillères, limité aux brides de ce que le héros perçoit (sons, mouvements, réactions, odeurs, douleurs, chocs…). Sous le coup du stress, les pensées vont très vites, les réflexes prennent le dessus, et cette narration très fusionnelle permet de jouer avec ça en utilisant des phrases courtes, hâchées, incomplètes parce qu’une nouvelle perception vient interrompre une pensée ou un geste du héros, qu’un geste devient douleur, que le cerveau analyse les évènements à retardement.

Extrait Habemus papam (un de mes romans en correction) :

« La pluie s’infiltre partout. Se mêle au sang et à la sueur qui coulent dans mon dos sans atténuer la douleur de la blessure. Elle me ralentit, même si je fais mon possible pour l’ignorer. Les cloches de la Cathédrales égrènent les heures dans un chant lugubre, comme la preuve à chaque fois renouvelée que nous ne tiendrons pas jusqu’à l’aube. Un démon feinte et recule. Je tourne la tête et me rends compte que Sarah et moi nous sommes écartés de la barricade dans le feu des combats. Nous sommes encerclés. »

Dans ce passage, je prends de la distance par rapport au combat pour montrer le défilement des heures. À travers la narration, j’ai essayé de montrer à la fois la concentration de chaque seconde et la lassitude d’un combat qui dure. J’espère que le « je » permet au lecteur de rester connecté au personnage.

…mais qui peut vite devenir artificielle

Mais s’il s’agit d’une technique d’écriture couramment utilisée (et facilement addictive, une fois qu’on y est habitué), elle garde de nombreux détracteurs et n’est pas facile à maîtriser lorsque l’on s’y essaye pour la première fois.

Tout d’abord, l’utilisation de la première personne implique des répétitions évitables à la troisième. En effet, là où il est possible d’alterner entre prénoms et pronoms, voir surnoms ou descriptifs à la troisième personne, la première est limitée exclusivement au « je ». Varier les phrases et les tournures pour éviter cette répétition permanente de « Je fais ceci », « Je fais cela » devient un véritable exercice de style. Cela oblige à jongler en permanence entre action « Je pousse le battant. », pensées « Qu’est-ce que c’est que ce bordel? », sensations « Un frisson remonte le long de mon échine. », réflexions, répliques, etc…

De plus, la première personne pousse l’auteur à détailler les gestes de son personnage et donne le risque d’un texte trop « construit » si elle n’est pas maniée avec précautions. En effet, on ne songe jamais à la manière dont nous allons ouvrir la porte ou prendre tel objet. Il faut donc faire attention à ce que les descriptions de gestes ne paraissent pas artificielles. Mieux vaut un léger flou artistique sur la manière précise dont le héros va réaliser une action plutôt qu’une check-list de mouvements décomposés. A moins bien sûr qu’il n’ait une bonne raison de se concentrer sur ses gestes, comme par exemple un apprentissage.

Un autre risque du « je » est la tendance à se montrer introspectif, à plonger dans les pensée du personnage et l’auto-analyse, jusqu’à parfois voir son héros devenir trop passif ou trop « sage ». En effet, il est peu probable qu’un adolescent analyse toutes ses réactions et comprenne chacune de ses impulsions, même s’il est séduisant d’utiliser cette astuce pour mettre en place un background difficile à expliciter de manière naturelle quand on est dans la tête du personnage-narrateur.

Je sais qui je suis, je n’ai pas besoin de me le répéter mentalement. C’est également le cas de notre héros. Mais cette difficulté à « mentionner » les traits de caractère ne doivent pas devenir une excuse aux introspections permanentes. Au personnage de révéler son caractère peu à peu, geste après geste, pensée après pensée… même (et peut-être surtout) si on est dans sa tête !

Extrait de Prison Putsh (également en cours de correction)

« La porte se referme derrière moi avec un bruit sinistre, métal sur métal. Le cliquetis de la clef résonne dans l’immense espace. Je ne peux pas m’empêcher de regarder vers le haut, conscient que la vue ne va pas mettre longtemps à me blaser. Cinq étages de coursives circulaires, escaliers en fer, filet de sécurité… et des mecs qui attendent devant des portes en métal. Ce serait presque impressionnant si c’était pas si… glauque. »

Ici, je suis sur les premières pages d’un roman et la tentation est grande de placer du background : d’expliquer où est le personnage et pourquoi. Vous avez deviné ? Allez, la mention d’un « maton » suffira à indiquer qu’il est en prison. Il n’a pas besoin d’une auto-analyse de trois pages pour que le lecteur comprenne et devine son sentiment par rapport à ça (oui, j’ai écris cette auto-analyse avant de la supprimer parce que je trouvais qu’elle sonnait faux). J’espère que le champ lexical employé (sinistre, blaser, glauque) suffit à nous faire entrer dans sa tête.

Voilà pour cette forme particulière de focalisation interne, à la première personne ! Dans le prochain article de la série, j’aborderai les narrations qui sortent de l’ordinaire.

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Sources :

*Voire « Points de vue : généralités » et « Point de vue interne à la troisième personne : plus ou moins deep »

** Wikipédia

5 réflexions au sujet de “Les points de vue : narration à la première personne du singulier”

  1. C’est sûr que la narration au présent met tout de suite dans l’action!
    Mais parfois, je trouve que la première personne du singulier arrive à être toute aussi immersive traitée au passée (je pense par exemple aux textes de Julia Verlanger)
    Une particularité de cette auteure d’ailleurs, elle repasse au présent pour les scène d’action intense, l’effet est particulier.

  2. Je suis assez d’accord que la narration « Je + passé », c’est… bizarre. Autant ça passe pour un roman clairement épistolaire, ou pour des mémoires, parce que c’est le jeu / contrat avec le lecteur, une narration distanciée et plus analytique… autant pour un roman plus classique j’ai tendance à trouver ça froid.

    Par contre, du « je + présent », c’est miam, miam, miam.

    Sinon, le « tu + présent », c’est bien aussi, hein… *montre son auréole en toute innocence*

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