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Coulisses, Hurlements

Un signe d’amour (3/3)

Un signe d’amour (1/3)

Un signe d’amour (2/3)

J’avance jusqu’à l’espèce de trône ornementé sur lequel siège la cheffe des Dragons. Elle est affalée en travers, vêtue d’une combinaison synthétique dernier cri qui révèle le léger relief des implants greffés à son corps. Ses mains et son visage sont nus, couverts de tatouages qui passent lentement du vert sombre à un violet électrique. Et debout à côté d’elle, le type qui trahit son gang au nez de sa maîtresse.

Je me fige, Eli à mes côtés dans une parfaite posture de garde du corps qui lui permet d’immobiliser discrètement son bras. Deux gorilles nous encerclent, la main sur leur arme. J’ai négocié une entrevue drone-proof en échange de nos flingues laissés à l’entrée. Ça ne changera pas grand-chose si elle décide de nous tuer, mais si on en vient là, ça voudra dire que mon gang est condamné. Je m’efforce d’ignorer la liste des morts qui s’allonge lentement au coin de mon regard — heureusement beaucoup moins vite que pendant le premier assaut —, et d’attendre patiemment que la Reine me donne la parole.

  Elle finit par le faire, d’un vague geste de la main. Je saute aussitôt dans la brèche.

— J’ai une information qui devrait vous intéresser, concernant un de vos sujets.

Sex-toy se tend imperceptiblement en bordure de mon champ de vision et un message pope sur ma lentille. Je l’ouvre, guère surpris par son contenu.

« Garde le silence et les Lames quittent tes terres dans la seconde. »

Trop tard enculé. Il fallait me faire cette offre avant de me réclamer la peau d’Eli.

— Que désires-tu en échange de cette information ?

Je reviens sur la reine, dont les tatouages ont viré au bleu vif.

— Les Lames tuent mes hommes en ce moment même pour me faire taire. Je veux juste m’en débarrasser.

— Et tu as préféré négocier avec moi plutôt que de leur vendre ton silence. Pourquoi ?

— Leurs conditions étaient trop drastiques à mon goût.

Elle incline la tête, l’air intrigué.

— Envoie.

Je sélectionne d’un coup d’œil la photo toujours présente sur un coin de ma lentille quand un mouvement brusque m’arrête. La seconde d’après, Eli se dresse devant moi, l’un de nos gardes en bouclier entre lui et… un type sur la gauche qui nous tient en joue. Je me fige, note que la Reine se redresse sur son trône, ses tatouages désormais d’un rouge écarlate.

— Est-ce ainsi que tu interprètes une règle de non-agression ?

— Êtes-vous certaine que tous vos hommes obéissent bien à vos ordres ?

J’expédie la photo d’une pensée, date, heure et lieu encryptés dans le fichier. Rien ne change dans son expression alors qu’elle ordonne à son homme de « rentrer ses griffes ». Il s’exécute dans l’instant, rengaine son flingue sans la moindre hésitation. Une icône de dragon écarlate apparaît dans un coin de mon regard sans qu’elle n’ait battu un cil. Je me rabats derrière Eli pour l’ouvrir discrètement.

« Ta preuve n’en est pas une. Ces hommes pourraient être n’importe qui. »

Je réponds trop lentement, peu habitué à la commande optique.

« Mon homme a vu leurs fourreaux. Ce sont des Lames. »

« Sa fiabilité ? »

« 100 % »

« Crétin trop crédule. »

« Dit celle dont les convois sont attaqués un peu trop souvent depuis quelques mois. Quelle est donc la fiabilité de votre homme ? »

— Pourquoi as-tu rencontré nos ennemis, hier soir ?

La voix résonne dans la pièce, glaciale. Je me décale juste assez pour voir à nouveau son visage, ses yeux rivés sur l’homme à ses côtés qui a viré grisâtre sans l’aide d’aucune encre.

— Ce sont des informateurs, des nouveaux venus dans leur gang. J’essayais de les acheter.

— Pourquoi n’en ai-je pas entendu parler ?

— J’ai vérifié, avant. Leurs informations étaient erronées. Je…

Il écarquille les yeux, puis s’écroule comme une masse. Je fronce les sourcils, note le filet de fumée qui s’élève de sa nuque. Implant explosif. Je réfrène un frisson, reviens à la reine dont les arabesques ont viré au blanc.

— Ton homme peut lâcher le mien.

Je lève la main, effleure doucement l’omoplate d’Eli. Comme toujours, il pige le message et libère le gars avant de reculer d’un pas qui vient littéralement le coller contre moi. Et putain, c’est pas le bon moment pour chopper la gaule.

— Puis-je quémander votre secours face aux Lames ?

— Mes hommes sont déjà en chemin.

*

Je me glisse entre les gars, le bras de nouveau en écharpe. Mon petit tour chez les Dragons m’a bien fait dérouiller, et ça ne va sans doute pas s’améliorer dans la soirée. Le salon est blindé de types et de nanas en train de boire, de rire avec une drôle de grimace qui dit qu’ils ont plutôt envie de chialer. Je passe sur les visages, salue ceux que j’apprécie d’un signe de tête pour les remercier de pas s’être laissé crever.

Là. Boss est adossé au mur, bouffe les gars des yeux avec sa mine des mauvais jours. J’aime pas le voir broyer du noir à chaque fois qu’on perd quelqu’un, même si ça veut dire qu’on n’est pas juste des numéros. C’est pour ça que je suis resté. Et aussi parce qu’il est le seul à avoir appris à signer en deux mois pour pas m’obliger à causer à voix haute quand j’en ai pas envie.

Il me capte, fronce les sourcils en regardant mon épaule, signe avec cette raideur dont je le débarrasserai sans doute jamais.

— Va dormir.

Je réponds tant bien que mal d’une main.

— Non. Toi et moi, on va boire une bière au calme.

Il hésite une seconde, finis par acquiescer. Je me retourne sans l’attendre et gagne direct ses appartements pour me laisser tomber sur son canap, les pieds sur la table basse. Je ferme les yeux, prends le temps de savourer l’impression de sécurité que j’ai toujours ici. Parce que je sais qu’il est là, que je n’ai pas besoin d’être attentif. Je dors mieux dans son canap que dans tous les pieux que j’ai eus dans ma vie. Quand je rouvre les yeux, le boss est posé dans son fauteuil face à moi et une bière m’attend bien sagement à mes pieds. Je la chope, prends deux gorgées avant de le détailler du regard. J’ai cru qu’il allait y passer, avec la dragonne. Quand le type a dégainé… je chasse la pensée, parce que me rejouer le film après coup, c’est pas mon genre. Mais… merde. Ça m’aurait fait chier qu’on crève. Même si ça arrivera forcément un jour.

— Tu vas bien ?

— Bien. Toi ?

Il hausse les épaules dans un oui qui veut dire non. Il recommence à signer, mon nom. Pas les lettres que tout le monde utilise. Le vrai, celui que ma mère m’a donné et qui signifie « oiseau ». Et d’un coup j’ai plus envie de jouer, de le laisser mariner dans la semoule. Même si… je dois avouer que c’était fun. Et tant pis si ça me fait perdre mon pari avec les gars.

— Dis-le.

— Quoi ?

— Que tu m’aimes, crétin.

Il me fixe, les yeux grands ouverts. Ses lèvres bougent et je loupe le début mais ça ne m’empêche pas de piger l’idée.

—… as dit quoi ?

Je lève les yeux au ciel, lui réponds en vocal.

— Tou a tlé bié complis.

— Depuis quand…

— J’ai percuté que tu me tournais autour ? Huit mois, à peu près. C’était fun, même si t’es drôlement long à la détente.

Ses lèvres tracent un « connard » bien articulé. Un rire me fait vibrer la poitrine, et comme toujours ses yeux se fixent sur moi avec une expression bien trop flag. Et putain, j’aime tellement lui faire cet effet.

— Je t’aime aussi, Boss.

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