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Coulisses, Hurlements

Un signe d’amour (1/3)

Afin de participer à l’élan général de partage qui a lieu en ce moment, j’ai décidé de publier ici une courte nouvelle inédite écrite l’année dernière. Elle n’a pas été corrigée avec un pro, mais j’ai fait de mon mieux pour limiter la casse. J’espère qu’elle vous plaira !

Pour celles et ceux qui préfèrent un PDF, vous pouvez le télécharger ici.

Un signe d’amour

Je savoure la chaleur du soleil sur mon visage, la sensation du vent dans mes cheveux et de ma veste qui claque contre mes flancs. Ici, j’ai l’impression d’être seul au monde… libre de ne pas surveiller en permanence mes arrières, de ne pas être attentif, tout le temps, à tout.

Je rouvre les yeux sur le ciel bleu parsemé de nuages. Ne pas regarder en bas, vers la ville qui grouille comme une fourmilière en furie. Une notification clignote en bordure de ma vision, sur ma lentille connectée. Je l’ouvre d’un regard, tombe sur un message de Blake agrémenté d’une des émojis vulgaires dont il a le secret.

« Y a le boss qui tourne en rond comme une âme en peine. C’est l’heure de passer sous le bureau. »

Un rire me secoue la poitrine pendant que je lève les yeux au ciel. Crétin. Je lui réponds d’un doigt virtuel et tourne le dos au vide. Connerie de mon obsédé de collègue ou pas, il est temps de rentrer. Avant que mon patron parano ne m’envoie un message pour s’assurer que je suis toujours vivant. Un jour, il me laissera me barrer plus de deux heures d’affilée sans péter une durite. Ou pas. Bah, ça me dérange pas vraiment. Il n’essaye pas de régenter ma vie et ça a le mérite d’alimenter les ragots des gars.

Je me dirige vers l’arrière de l’immeuble, m’apprête à me laisser tomber sur le balcon deux mètres plus bas quand un mouvement attire mon regard. Deux hommes, non, trois, planqués dans les ombres de la ruelle en bas. Je m’accroupis sur le rebord du toit, intrigué.

Si l’un est juste un grand brun un poil trop chic pour le quartier, les autres ont des fringues de planque. Fut noir, bottes militaires, gants, blousons à capuche. Les lèvres du type en face d’eux bougent, mais il fait trop sombre pour que je distingue ses mots. Je note l’extrémité d’un fourreau qui dépasse de la manche d’un des ninjas. Membre du gang des Lames, donc. Mouais, pas mes affaires. Je vais pour reculer quand le grand brun lève les yeux vers moi. J’ai juste le temps de voir la surprise sur son visage, de lire les mots « Merde. Le laissez pas partir ! » sur ses lèvres. Mon cœur manque un battement, repart aussi sec. D’un clignement d’œil, j’enregistre une photo. Puis je détale sans demander mon reste.

Je cours, les yeux rivés sur le toit voisin, un étage plus bas avec une rue presque trop large entre les deux. Je ne sais pas où ils sont. Je ne sais pas s’ils ont suivi. Pas le temps de regarder. Je prends appui sur le rebord de l’immeuble et me jette dans le vide.

J’atterris dans une roulade sur le béton dur, reprends ma course sans m’arrêter. Le bâtiment d’après est plus haut, mais j’ai l’habitude de… un choc explose dans mon dos, me déséquilibre. Je me rattrape sur deux pas pendant que la douleur diffuse comme un feu dans mon épaule. J’arrive en bordure de toit et saute en catastrophe, heurte trop fort la rambarde du balcon de l’immeuble en face.

Je m’agrippe au fer forgé, l’épaule brûlante et des étoiles noires devant les yeux. Je dois remonter, avant de lâcher prise et de m’éclater comme un con sur le bitume. Mais je ne peux plus bouger. Puis quelque chose attrape ma veste et me fait passer par-dessus la rambarde. Je me dégage d’un geste, rampe loin de… de… je fais enfin le point sur le visage de Maria. Ses lèvres bougent, je n’arrive pas à lire. Je dois partir d’ici. Ils ne doivent pas me trouver chez elle.

Je me remets maladroitement sur mes jambes. Ses mains solides me stabilisent, m’aident à gagner la porte. Je me lance dans le couloir sans me retourner, dévale les escaliers et me retrouve dans la rue derrière. Je l’enfile à travers la foule clairsemée, tourne, et encore. Le noir grignote ma vision. Je sens la coulée tiède dans mon dos. Si je me mets à laisser du sang derrière moi, je suis foutu. Je dois trouver une planque.

Là. La benne à ordures est grande, pleine. La rue déserte pour le moment. Il me faut trop de secondes pour me hisser dedans. Je me vautre au milieu des déchets. C’est mou, humide. L’odeur de moisi me file un haut-le-cœur. Je remonte mon col sur mon nez, et je m’enfonce parmi les immondices jusqu’à y disparaître.

*

Je suis les lignes d’écriture serrée du bout du doigt, m’oblige à me concentrer sur les chiffres au lieu de surveiller mes notifs comme un chat sauvage prêt à bondir. Tout ça parce qu’Eli a encore disparu je ne sais où et que ça me colle toujours une angoisse sourde au fond du ventre.

C’est con. Il a vécu des années dans la rue avant de rejoindre le circuit des gangs. Il connaît cette foutue ville mieux que je ne connais mon propre QG. Mais à chaque fois que j’essaye de me raisonner, l’image de son dos revient me hanter. La peau hâlée, les muscles saillants et les cicatrices qui le couvrent, chaque putain de centimètre carré. Parce qu’il a beau être un combattant comme on en voit peu, il suffit d’arriver par-derrière pour le prendre par surprise. Et il n’y peut absolument rien.

Son icône apparaît tout à droite de mon champ de vision, enfin. J’ouvre le message d’un coup d’œil. Une photo, trois hommes dans une ruelle sombre, vus d’en haut. Je fronce les sourcils, détaille le seul visage apparent. Je le connais, mais il me faut une dizaine de secondes pour le replacer. C’est le sex-toy sur pattes de la boss du gang des Dragons. Pas de message, pas de lien. Pourquoi il m’envoie ça, merde ?

Je vais le questionner quand une notif prioritaire me coupe. Le réseau, cette fois. J’ouvre et me fige. Mes poings se serrent en chiffonnant ma page au passage. Avis de recherche, mort ou vif. Et la gueule d’Eli. Diffusé sur tous les réseaux, expéditeur anonyme. Merde. Merde merde merde. Il a foutu quoi, putain ? Je passe en commande vocale, lui envoie un « T’es où ? » tout en commençant à fouiller pour voir les premières réponses à l’avis. Rien de concluant pour le moment. Réponds, merde !

L’icône d’Eli clignote, s’ouvre sur des coordonnées GPS.

« Planqué. Trois hommes en chasse. J’attends que ça se calme. »

Sans dec. Je déporte le regard sur mon répertoire et retransfère ses derniers messages à Blake avec ordre d’aller se coller discrètement dans le coin pour le couvrir. Maintenant, éloigner les types qui sont après lui. Je passe le quartier au crible et bipe l’un après l’autre nos contacts locaux. En quelques minutes, leurs réponses viennent fleurir sous les avis de recherches. Reste à espérer que les types vont suivre nos fausses indications et se barrer de là fissa.

*

Je me concentre sur ma respiration, me force à la garder lente, contrôlée, malgré la douleur qui irradie dans mon dos et mon bras. Ne pas bouger, rester attentif, les doigts serrés sur mon couteau, prêt à réagir au moindre mouvement, à la moindre vibration de la benne. Les yeux fermés, je suis les commentaires qui défilent sous l’avis de recherche. Réactions, insultes, moquerie, encouragements, tout à la fois…

Je réalise que j’ai décroché, ramène mon attention dessus. Si quelqu’un m’a vu, les dirige vers moi… non, il y a même un message qui les entraîne deux quartiers plus loin. Un texto de Maria s’affiche et je l’ouvre d’un regard.

« Ils se dispersent. »

Bien. Je souffle doucement, attentif à ne pas me signaler. Il y a longtemps que j’ai appris les gestes qui avertissent de ma présence : les respirations trop fortes, les mouvements brusques — même quand je suis hors de vue —, les contacts entre objets, les pas trop lourds. Je sais me fondre dans les ombres, même pour ces oreilles qui leur servent à voir derrière leur dos.

« Tu vas bien ? »

Le message inquiet de Maria me tire de mes divagations, me force à refocaliser sur la situation. Je jette un nouveau coup d’œil aux commentaires, note que d’autres ont signalé mon passage, de plus en plus loin d’ici. Sans doute le boss. Voilà qui mérite une bière. Je reviens sur Maria, sélectionne le clavier optique et compose ma réponse lettre après lettre. Au moins ça me garde éveillé.

« Je survivrai »

« Besoin d’aide ? »

La question me tire un sourire malgré la situation. Maria a pratiquement décidé de m’adopter la première fois que je me suis vautré sur sa balustrade en tentant le saut de l’ange depuis l’immeuble en face. Bon, je ne devais pas taper beaucoup plus de onze ans à l’époque. Ça a sans doute aidé.

« C’est bon, merci. »

« Dis à ton patron que s’il ne te soigne pas bien, je viens lui arracher les yeux. »

Je retiens un rire, reviens sur les commentaires, jette un œil à l’heure. Presque vingt minutes. Je suis à deux rues de l’immeuble où ils m’ont tiré dessus, s’ils avaient dû me trouver, je suppose que ce serait fait. Mais vérifier fait pas de mal quand même, alors j’envoie un « Situation ? » à boss, parce que je ne doute pas qu’il est plus au courant que moi de ce qu’il se passe de l’autre côté de la paroi de métal.

Une minute passe, une autre. Je fixe l’horloge pour ne pas perdre pied.

« Clair. Tu peux sortir, Blake t’attend. »

Bien. J’avoue que je suis moyen en état de rentrer à pied. J’écarte les détritus, serre les dents en gardant mon bras contre moi. Merde, c’était déjà pas la joie à chaud, je vais en chier pour sortir de là à une main. Je jette un œil dans la rue. Personne. Je me hisse péniblement et me ramasse la gueule sur le macadam. Ma vue se brouille, se remplit d’eau et de points noirs. Je souffle, inspire, compte les secondes pendant que la douleur s’éternise. Elle finit par refluer. Je relève la tête et croise le regard attentif de Blake, perché sur sa bécane. Il n’a pas essayé de me toucher. Bon plan. J’attrape sa main tendue et me remets debout juste le temps d’aller me vautrer derrière son dos et de m’agripper à sa taille. Les vibrations de l’engin s’accentuent. Je ferme les yeux, me planque contre lui pour protéger mon visage. Je sens que j’ai gagné un passage sur la table du doc. Boss va encore en faire toute une histoire.

Un signe d’amour (2/3)

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