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Griffes et crocs, Technique

Les dialogues, un art du naturel

J’évoquais dans cet article l’importance de la mise en contexte lors de l’écriture de dialogues. Il y a cependant un autre élément dont on parle beaucoup lorsqu’il s’agit de dialogues : le naturel. Les échanges doivent être vrais, authentiques, faire oublier le support écrit et le fait que les gens en train de discuter ne sont que des personnages.

L’explication artificielle

Or, il n’y a pas grand-chose qui tue plus le naturel que l’utilisation des dialogues pour faire passer des informations au lecteur. En effet, en dehors de quelques cas particuliers : un personnage qui se retrouve dans un monde ou un pays inconnu, un nouveau qui arrive dans une entreprise ou un projet, un enfant qui pose des questions, ou même un personnage particulièrement arrogant et paternaliste qui réexplique toujours tout à tout le monde… on se retrouve souvent avec une phrase du genre « comme tu le sais déjà, le projet sur lequel nous travaillons ensemble depuis 15 ans consiste à…. » Vous y croyez, vous ? Pas moi. Cette « astuce » se voit ! Vraiment. Et le lecteur ne passera pas à côté.

Alors, même s’il est séduisant et facile de tenter de faire passer des infos de background à travers les dialogues, ne le faites pas à moins d’avoir une vraie bonne raison pour ça. Et même dans ce cas, n’en abusez pas. Une information expliquée, même dans un dialogue, est une information livrée en « tell ». S’il y a un moyen de montrer cette information de manière vivante plutôt que de l’expliquer, n’hésitez pas à le faire. Ce sera beaucoup plus efficace et plus vivant qu’un dialogue artificiel.

Petit exemple :

Infodump
« Les mots d’Émerance s’élevèrent dans son esprit au milieu de la pièce silencieuse.
— La basse-cité est en ébullition. Regarde-les courir partout dans une panique totale ! Leur manière archaïque de transmettre l’information sans aucun moyen de communication connecté est dépassée et archaïque, cela sème une telle confusion. Sans compter les membres de gang qui s’en mêlent. Cette ville est en train de devenir folle ! Tu ne dois plus descendre dans la Ceinture, du moins tant que nous n’aurons pas résolu cette affaire. »

« Naturel »
« Les mots d’Émerance s’élevèrent dans son esprit au milieu de la pièce silencieuse.
— La basse-cité est en ébullition. Regarde-les.
Aylin ouvrit les fichiers joints, observa les images de drones montrant les habitants qui scrutaient les lieux de l’attaque depuis les immeubles les plus proches, avant de courir en avertir d’autres qui s’éloignaient à leur tour. Ce mode de communication archaïque semait une confusion notable partout où l’information circulait. En quelques minutes, des membres de gang armés envahirent les rues.
— Cette ville est en train de devenir folle ! Tu ne dois plus descendre dans la Ceinture, du moins tant que nous n’aurons pas résolu cette affaire. »
Aylin et Émerance, Jours Rouges

Explication
Dans le premier exemple, Émerance explique à Aylin les images qu’elles regardent toutes les deux. Elle en profite pour lui expliquer la différence de moyens de communication entre les deux classes sociales. Lors du second passage, nous découvrons les images du point de vue d’Aylin, nous regardons les gens courir à travers ses yeux et nous réalisons avec elle les limites de la communication par bouche-à-oreille dans une situation de crise. Dans ce contexte, la première scène ne serait pas absurde pour autant. Le caractère d’Émerance se prêtant bien à ce genre de petit cours magistral. Mais il reste plus vivant et plus parlant de voir les gens courir, même à travers un regard extérieur, plutôt que de se voir décrire la scène.

Homme en train d'écrire sur un tableau blanc.
Par StratupStockPhotos sur Pixabay

Les civilités à rallonge

Il y a cependant une limite au naturel. Car une conversation ordinaire est peuplée de civilités à rallonges, de blancs, d’hésitations, de digressions, de retours en arrière, de phrases maladroites, de personnes qui se font couper la parole et finissent par rester silencieux. Et s’il est important de montrer un peu tout cela, le reporter tel quel serait absolument illisible. Vous ne me croyez pas ? Retranscrivez une demi-heure d’entretien oral, mot à mot, et on en rediscute. J’ai fait, le résultat est atroce.

Petit exemple :

Dialogue ultra-réaliste
« Aurore fendit la foule pour la rejoindre. Fest jeta un coup d’œil insistant au type perché sur le tabouret à sa droite, qui se barra en levant les yeux au ciel pour aller s’installer à une table avec ses potes. La méca se percha sur le tabouret, lui jetant un grand sourire qui fit pétiller ses yeux verts.
— Hé, salut ! Contente de te trouver là. Ça gaze ?
— Ouais, et toi ?
— Nickel.
Aurore attira l’attention de la barmaid, commanda une bière et se retourna vers Fest.
— Quoi de neuf ?
La Louve haussa les épaules, prit une gorgée de la sienne et examina ce qui avait fini par devenir sa meilleure pote, elle savait toujours pas trop comment.
— Pas grand-chose. La routine. Et toi, toujours sur ton petit nuage ?
Les yeux verts la fusillèrent, faussement fâchés.
— Hé !
Puis un sourire trop grand trahit la méca, qui reprit d’elle-même.
— Mouais. Tout le monde est pas une chienne errante comme toi, hein. Y en a qui sont heureux d’être en couple. »

Un homme et une femme se serrent la main.
Par rawpixel sur Pixabay

Dialogue naturel non réaliste
« Aurore fendit la foule pour la rejoindre. Fest jeta un coup d’œil insistant au type perché sur le tabouret à sa droite, qui se barra en levant les yeux au ciel pour aller s’installer à une table avec ses potes. La méca se percha sur le tabouret, lui jetant un grand sourire qui fit pétiller ses yeux verts avant de commander une bière.
Fest prit une gorgée de la sienne, la reposa avant d’examiner ce qui avait fini par devenir sa meilleure pote, elle savait toujours pas trop comment.
— Alors, toujours sur ton petit nuage ?
Les yeux verts la fusillèrent, faussement fachés. Puis un sourire trop grand trahit la méca.
— Tout le monde est pas une chienne errante comme toi. Y en a qui sont heureux d’être en couple. »
Aurore et Fest, Jours Rouges

Explication
Le second dialogue débute de manière abrupte, en shuntant toutes les salutations d’usage. Cela le rend beaucoup plus rapide et dynamique, évite que la scène s’étende sur un passage qui n’est au final pas fondamental à l’intrigue. Bien entendu, cela fonctionne parce que Fest et Aurore se connaissent bien, se voient relativement souvent, et qu’elles ont toutes les deux un caractère direct. Certains personnages ont tendance à s’étendre en politesse, et ça peut être très bien aussi si ça fait partie de leur caractérisation. Mais lorsque c’est possible, ces passages « inutiles » restent à éviter, ne serait-ce que parce que votre roman sera rempli de moment où des personnages se croisent, se rencontrent, se retrouvent. Si chaque amorce de dialogue passe par 150 mots de politesse d’usage… le rythme global du texte en pâtira forcément.

Toute la complexité d’un dialogue est donc là : produire un échange qui donne le plus possible l’illusion d’être naturel, alors qu’il ne l’est en fait absolument pas. Un équilibre est alors à trouver entre un dialogue qui permet à vos personnages d’exprimer leur caractère, leur voix et leurs manies, sans pour autant rallonger le tout avec d’interminables échanges sans intérêt pour l’intrigue ou le lecteur.

Voilà pour les dialogues ! S’il y a d’autres sujets que vous voulez voir abordés dans ma rubrique « Griffes et crocs » de conseils et astuces, n’hésitez pas à l’indiquer en commentaire ou sur mes réseaux sociaux !

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