Je vais vous parler aujourd’hui d’un sujet qui m’a interpellé alors que j’écoutais les épisodes du podcast Une fille normale, qui relate les expériences de vie d’une femme et maman TDAH, autiste et haut potentiel.
Le super pouvoir du TDAH, rêve ou réalité ?
En écoutant Une fille normale, j’étais estomaquée et admirative devant sa capacité de travail et la liste des métiers qu’elle avait exercés ou pour lesquels elle s’était formée dans sa vie. Une formation de médecin presque achevée, diététicienne, naturopathe, pâtissière, formatrice… elle a multiplié les casquettes sans parvenir à vraiment se poser. Et si je concevais parfaitement à quel point cette instabilité a pu être difficile à gérer (sans compter certaines dérives dont elle parle très bien a posteriori), une part de moi était sincèrement admirative. J’étais même un peu jalouse de sa capacité de travail. Et puis… j’ai regardé ma propre histoire et j’ai fait : « Ah… » Parce que j’ai réalisé qu’il y avait quand même un sacré parallèle.
Je sais que j’ai tendance à me sous-estimer (ma patronne n’est pas la dernière à me le dire). Lorsque j’ai été diagnostiquée TDAH, je bloquais sur l’idée que je n’avais pas cette capacité d’hyperfocus que j’entendais souvent associée à cette neuroatypie. J’avais l’impression d’avoir le handicap (les difficultés d’organisation quotidienne et l’anxiété) sans le superpouvoir. Mais en fait… est-ce qu’il me manque vraiment cette capacité à l’hyperfocus ? Ou est-ce que c’est juste qu’elle me paraît normale et qu’elle ne se manifeste pas forcément quand ça m’arrangerait ?
Non, je n’ai pas une capacité de travail quasi-mystique qui me permet de faire le double de mes collègues. Je n’ai pas non plus cette soif monstrueuse d’apprentissage qui me permettrait d’engranger encore et encore de nouvelles connaissances. Ou… peut-être que c’est juste qu’après 20 ans passés dans le même domaine, je l’ai perdue en ce qui concerne mon métier de base. Après tout, j’ai fait un sprint en 2025 et j’ai avalé en deux semaines l’équivalent de trois mois de cours de japonais. Et mon TDAH, c’est aussi et surtout ça : ne pas choisir les domaines dans lesquels je vais soudain m’enfoncer. Le super pouvoir est sélectif et ne sélectionne pas toujours ce que je voudrais.
Un métier de formation : vétérinaire
Comme la podcasteuse, j’ai appris un métier nécessitant de longues études : sept ans post-bac et une thèse d’exercice. Et vu la manière dont j’ai passé la septième année sur le fil du rasoir du burn-out, il était temps que ça s’arrête. Mais pendant ces études, je me suis spécialisée dans la médecine des nouveaux animaux de compagnie (lapins, rongeurs, oiseaux et reptiles) grâce à plusieurs mois dans un service dédié, à des stages bonus, à des congrès, à des lectures et à des années passées au club de terrariophilie de l’école. Par tous ces biais, je me suis formée dès l’école dans une spécialité complexe et peu usitée.
Quelques années plus tard, ayant réalisé le peu d’impact de ma spécialité dans ma pratique quotidienne, je me suis intéressée à un autre domaine : la phytothérapie. Là aussi, j’ai lu et j’ai suivi des formations. J’ai même obtenu un diplôme. Et là encore, il s’agit d’une spécialisation peu demandée et peu utile quand on est salariée d’une petite clinique périurbaine. J’ai appris la phytothérapie, mais je n’ai pas réussi à y attirer une clientèle conséquente ou à en faire un vrai service vendeur pour ma clinique. Pour la seconde fois, ma spécialisation m’a laissé un sentiment d’échec.
Au final, le regard que je porte sur ma carrière est peu reluisant. Le fait de tomber sur des patrons peu pédagogues (voir nocifs) et d’enchaîner les CDD en sortie d’école a plombé mes premières années. J’ai longtemps peiné à aborder et gérer la clientèle avec aisance (merci l’autisme et ses difficultés sociales). Je suis mauvaise dans l’exercice de l’entretien d’embauche et j’en ai payé le prix. J’ai deux spécialités peu utiles, peu vendeuses et que je pratique trop rarement pour m’y sentir pleinement compétente. J’ai trouvé une clinique avec équipe exceptionnelle où je suis respectée et appréciée, mais mes collègues sont brillantes et polyvalentes. Résultat : j’ai toujours la sensation que je ne parviendrai jamais à les égaler.
Le métier d’écrivain, et tout ce qui tourne autour…
J’ai un second métier.
Lorsqu’il est devenu évident que je voulais écrire sérieusement, je me suis formée. Par le biais de lectures, de forums d’écriture, de travail et de retravail, j’ai appris un second métier dont je pensais à un moment qu’il pourrait devenir une vraie carrière. C’est peu rémunérateur, mais je me voyais bien vétérinaire à mi-temps et autrice à temps plein (vous voyez déjà le bug de planning, ou pas ?).
Avec ce métier d’écrivaine de romans, j’ai aussi développé des compétences de community management, de créatrice de contenu et de travail éditorial. J’ai créé un blog, un podcast et donné une masterclass. J’ai écrit quelques articles pour des journaux. Je me suis même essayée à la traduction depuis l’anglais par le biais d’un travail amateur sur une fanfic Harry Potter, et j’ai écrit plusieurs textes originaux en anglais.
Là encore, j’ai creusé dans plusieurs directions autour d’un métier socle. Et là encore, le résultat de plusieurs années d’investissement intensif n’a pas été à la hauteur de mes espérances : j’ai échoué à créer une carrière cohérente et solide.
Vendeuse, photographe…
J’ai fait d’autres tentatives.
À une époque, je me suis essayée à la vente à domicile de substituts de repas et de compléments alimentaires. Pendant de longs mois, je me suis formée à la nutrition, au marketing et à la vente. Et si j’ai adoré la partie apprentissage, j’ai vite réalisé que ce métier n’était absolument pas pour moi.
Puis, je me suis dit que je pouvais faire de la photographie un autre métier secondaire. Puisque je m’étais formée (là encore : forums, livres, stages…), puisque j’avais progressé au point d’obtenir des clichés possédant un certain caractère, je pouvais probablement m’y consacrer plus encore et finir par exposer ou vendre mon travail. Mais l’opportunité qui avait déclenché cette envie ne s’est pas concrétisée et j’ai réalisé que je devais choisir : j’ai choisi de revenir à l’écriture.
L’ennui, la complétude ou l’échec ?
J’ai discuté avec Karine Rennberg de cet article et il est apparu que nous n’avions pas du tout la même vision de la succession des métiers et de leur lien au TDAH. Pour elle, le changement de métier est lié à une lassitude et à une forme de complétude. Lorsque l’apprentissage est suffisamment avancé pour que ça devienne « facile », l’intérêt se perd et le besoin de changer de domaine se fait sentir.
Je n’ai pas la même vision. Peut-être parce qu’il est difficile de faire le tour du métier de vétérinaire. C’est un métier immensément vaste, rempli de spécialités (dermato, comportement, chirurgie, cardiologie, imagerie, gériatrie, dentisterie, ophtalmo…), de progrès scientifiques réguliers, et je ne parle que de la partie « soignante » du métier qui peut aussi se décliner dans tout un tas d’autres domaines (la recherche, l’industrie, le contrôle sanitaire, la législation, la formation, etc.). Si on le veut, on peut apprendre à l’infini. Pour autant, je n’en ai plus envie.
Et c’est peut-être là, le second point de divergence avec Karine. À chaque fois que j’ai shifté d’intérêt sur un « métier », c’était suite à un échec ou à quelque chose que je ressentais comme un échec. Je ne change pas de focus parce que j’ai l’impression d’en avoir fait le tour et de le maîtriser. Je change de focus parce que je me suis lassée d’avoir, encore une fois, essayé pour rien.
Chercher l’équilibre
À ce jour, le métier de vétérinaire reste ma base : c’est celui qui m’a offert un CDI et m’apporte de quoi vivre. Je l’exerce de mon mieux, à temps partiel, en continuant à apprendre. Mais je n’y mets plus le même focus qu’autrefois. Je n’ai plus envie de m’investir, de dépenser de l’argent, du temps et de l’énergie pour devenir toujours meilleure dans toujours plus de domaines. J’ai décidé de faire de mon mieux ce que je savais faire : la phyto et la médecine générale (cela inclut de l’imagerie, de la gestion de plaies, de l’ophtalmo, du comportement et pas mal d’autres domaines). Je redirige vers mes collègues à chaque fois que c’est nécessaire. Pour résumer : je suis une généraliste dont les compétences sont tout à fait normales.
Quant à mes autres « métiers »… j’ai choisi de mettre le côté professionnel en pause pour le moment. Ça ne durera peut-être pas. Mon TDAH n’aime guère la stagnation, il a peut-être juste besoin d’une pause un peu plus longue que la moyenne (ou plutôt, de continuer à hyperfocus sur quelque chose dont je ne peux pas faire un métier même avec la meilleure volonté du monde). Bref, pour le moment, j’ai arrêté d’essayer de construire la carrière du siècle. Mais faire ce petit retour sur les années passées m’a bien montré quelque chose : ma jalousie pour le parcours d’une fille normale n’avait vraiment aucun sens. Je suis beaucoup plus comme elle que ce que mon syndrome de l’imposteur essaye de me faire croire.