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Griffes et crocs, Technique et outils

Écrire des combats en focalisation interne

Voilà un article qui va à l’encontre complète de celui sur la fiction panier, où je me demandais comment écrire des récits sans combats, sans morts et sans violence. Mais qu’y puis-je ? J’aime les guerriers, les duels et les batailles. Alors, parce que chaque texte est différent et que personne ne nous oblige à écrire toute notre vie la même chose, je vais aussi vous parler des scènes de combat. Parce que celles-là, je les adore !

Bien sûr, il y a plusieurs manières d’écrire ce genre de scènes. Celle dont je vais vous parler ici, c’est la mienne. Ça ne veut pas dire que vous ne pouvez pas faire totalement l’inverse et écrire une très bonne scène. Parce que… oui, j’écris toujours en focalisation interne ! Or, c’est probablement loin d’être idéal si l’on veut raconter une bataille.

En dehors de quelques exceptions particulières (la magie, un général au sommet d’une colline, etc.), il n’est pas possible d’avoir une vision claire de l’ensemble d’un champ de bataille quand on y est engagé. Une scène de bataille en focalisation interne sera toujours parcellaire, là où un récit omniscient permettra de visualiser l’ensemble de la situation sans trahir sa narration.

Ma solution : alterner les points de vue et assumer de faire une scène hachée, déstructurée, parfois confuse… comme l’est toujours une bataille. Parce que la focalisation interne, ça a aussi ses avantages !

Les émotions :

L’une des premières choses à savoir en focalisation interne, c’est pourquoi votre personnage se bat. Sa perception des évènements, son implication et ses réactions seront très différentes s’il est là par malchance ou obligation, par intérêt personnel, par devoir ou par conviction.

Souvent, les combats avec peu de personnes impliquées seront plus personnels, donc plus émotionnels que les grandes batailles. L’enjeu en est souvent plus immédiat. Que votre personnage défende sa vie ou celle d’un proche, ou qu’il se soit jeté sur l’autre dans un élan de colère, qu’il voit ses amis risquer leur vie sans pouvoir se dégager pour intervenir ; l’émotion qui l’a mené au combat est immédiate, vive et puissante.

L’impact d’une grande bataille est très souvent différent, ne serait-ce que parce que votre personnage aura plus de chances d’être un soldat de rang ou un appelé avec une vision beaucoup plus « professionnelle » et factuelle, même s’il risque sa vie. Mais aussi parce qu’une bataille est quelque chose qui dure : opérations commando et embuscades mises à part, c’est souvent un engagement de plusieurs heures. Or, les émotions s’épuisent. L’adrénaline aussi. Votre personnage aura sans doute perdu de vue ses amis depuis longtemps et il sera vite trop fatigué pour penser ou ressentir normalement.

Malgré l’horreur omniprésente ; se défendre, tuer, survivre, frapper, voir des corps… cela finit par émousser l’affect et la scène perd lentement en puissance. Vos personnages sont humains, vos lecteurices aussi. Les émotions s’estompent. Et il est parfois intéressant de laisser faire… pour pouvoir refrapper fort juste derrière.

Les sens :

Comme pour les émotions, écrire en focalisation interne a l’avantage de me permettre de plonger au cœur des sens de mes personnages. Et c’est un exercice passionnant à faire lorsque le personnage est dans une situation aussi riche et mouvante qu’un combat.

Parce que le combat est une situation de vie ou de mort, le personnage va avoir une perception exacerbée de son environnement. Bien sûr, c’est particulièrement vrai s’il est entraîné. Mais l’hyperattention reste, dans tous les cas, une conséquence physiologique naturelle de la décharge d’adrénaline qui survient lors d’un stress brutal. Cela va impacter toute la sensorialité de votre personnage et vous permettre d’accentuer et d’appuyer sur tous ses sens, y compris ceux plus rarement exploités.

En situation de combat, la perception visuelle change pour permettre une meilleure vision des détails et des mouvements. Votre personnage va possiblement être envahi par des sons et des odeurs inhabituelles… ou trop familières et possiblement traumatisantes : le bruit des explosions, le métal qui heurte le métal, les cris, l’odeur de sang ou de poudre, d’urine, de cendres… ce sont des éléments suffisamment remarquables pour ressortir, même si votre personnage est concentré sur ses gestes et son environnement immédiat.

Et bien sûr, un combat pousse votre personnage à engager son corps au maximum de ses capacités, parfois au-delà de la douleur et de la fatigue. Être en train de se battre n’immunise pas contre les tiraillements, les déchirures, les brûlures, les membres lourds ou insensibles, l’impression que son sang pulse dans ses veines, les muscles qui tremblent de fatigue ou de tension…

Le combat est l’occasion de plonger dans une forme d’immédiateté, de focalisation ultra resserrée sur les sensations, les émotions et les gestes. Je perçois. Je ressens. Je bouge. Il y a rarement la place pour autre chose, à cet instant-là. Les pensées sont courtes, efficaces à l’extrême ou déstructurées et confuses. Elles pourront revenir et reprendre leur place plus tard.

La compréhension :

Avec cette focalisation sur les émotions et les sens, il faudra malgré tout trouver un équilibre. Si votre personnage n’a pas besoin de comprendre, il faudra à un moment que vos lecteurices le fassent.

Photo d'une partie d'un échiquier où le cavalier (un cheval noir) se cabre juste à côté de la reine.
Image par Van3ssa 🩺🎵 Desiré 🙏 Dazzy 🎹 de Pixabay

Pour autant, il ne serait pas cohérent que votre personnage sache tout ou ait une bonne vision d’ensemble s’il est au cœur des combats. Lors d’une bataille, personne en dehors des généraux perchés sur la colline n’a de vision globale. Le soldat de rang n’aura le plus souvent aucune idée de ce qu’il se passe à plus de quelques mètres de lui. Il n’aura aucun moyen de savoir s’ils sont en train de gagner ou de perdre. Il ne saura pas qui de ses compagnons est mort ou vivant, depuis combien de temps il se bat ou quand il peut espérer que tout s’arrête. Il est possible de « tricher », mais il faut avoir conscience que cela peut nuire à l’immersion et à la crédibilité de la scène. Un récit de bataille en pure focalisation interne sera forcément lacunaire.

La compréhension passera alors par des astuces : alterner les points de vue de personnages situés à différents endroits, utiliser les ordres des généraux, les cris lointains, des indices vagues comme les couleurs des uniformes et les effets de masse des corps d’armée et donner du contexte grâce aux briefings, aux débriefings et à ce que votre personnage s’attend à vivre.

Mon idéal sur ce genre de scène : c’est de permettre aux lecteurices de se construire une vision globale comme on assemble un puzzle, à partir des informations fragmentées données par des personnages qui n’ont pas cette vision globale.

Pour un combat en petit effectif, la question est forcément très différente. Dans cette situation, votre personnage peut avoir une vision d’ensemble et être capable de la retranscrire. Celle-ci sera hachée par son propre engagement, par les secondes où il est focalisé uniquement sur l’ennemi devant lui et sur sa prochaine frappe. Il pourra perdre de vue les autres, se faire surprendre, manquer des actions. Mais il pourra aussi, d’un coup d’œil circulaire, évaluer la situation, vérifier que ses potes sont toujours vivants et savoir s’ils sont en position de gagner ou non.

La chorégraphie martiale :

Ce type de scènes en « combat de rue » était fréquent dans mes premiers textes et j’y faisais une erreur récurrente : je voulais que les lecteurices aient une vision précise de chaque geste, chaque parade, chaque action. J’ai vite réalisé que ça ne fonctionnait pas aussi bien que je le croyais.

Il est complexe, à l’aide d’une simple description écrite, de faire visualiser correctement un mouvement impliquant l’ensemble du corps. Et il est impossible de le faire de manière concise et simple.

En réalité, on se fiche que mon personnage ait le pied droit devant et fléchisse les genoux au moment où il lève le bras en parade. Mes scènes de combat ont changé du tout au tout, lorsque j’ai réalisé que je n’étais pas là pour écrire un traité d’arts martiaux, mais la confusion d’une scène où les gestes sont plus qu’à demi instinctifs, les pensées hachurées et l’attention éclatée en des dizaines de microéléments.

Désormais, il est impossible de comprendre l’exactitude de la chorégraphie martiale de mes personnages, parce que j’ai compris que ça n’avait pas d’importance. La seule chose dont je dois m’assurer : c’est qu’il ne fasse pas quelque chose d’impossible vis-à-vis de son corps, de ses capacités et des lois de la physique ou de la magie de son monde.

Le style d’écriture :

Jouer sur le style est un moyen efficace d’accentuer l’ambiance et l’immersion dans une scène. Tout comme le rythme des gestes, des regards et des mouvements se fait hâché et irrégulier pendant le combat, il est intéressant de renforcer ça en utilisant le rythme des phrases. C’est un conseil communément répandu : durant le combat, exit les longues phrases explicatives. Le style gagne à devenir aussi hâché et efficace que l’action, ou aussi confus et lent que les pensées du personnage épuisé. Voir un mélange des deux.

Pour mettre tout ça en exergue, je joue souvent sur des ruptures. J’alterne des successions de phrases très courtes, parfois sans verbe ou vraie structure, et quelques passages un peu plus lents où mon personnage a le temps de jeter un œil alentour et d’évaluer la situation. Je joue beaucoup sur la ponctuation : le point et la virgule. Les points d’exclamation à bon escient. Quelques points d’interrogation ici et là. Pas mal de points de suspension pour marquer les pauses, les pensées inachevées ou interrompues par plus urgent. La narration de mes scènes de combat n’est ni élégante, ni grammaticalement correcte . Elle est rapide, hachée et confuse ; comme la bataille qui se déroule. Et c’est exactement mon objectif.

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